Bois flottés


Hier fut la chute,
le roulé-boulé dans le ruisseau, la boue qui colle et asphyxie.
Hier la fuite.
Fuir le foyer, sous peine d'être réduit en cendre.
Fuir l'amoncellement et la pourriture.
Hier fut nombreux.
Et long. Long le chemin, long le froid et le vent, 
dépouillé, nu de ce qu'il aurait fallu, 
dépourvu de ce qu'il aurait voulu.
Qu’était-il promis à ceux qui prenaient la route ?
Quand le corps à force de frotter vient au plus près de l'os.
Quand à ne plus manger, l'appétit disparaît.
Quand de tant de pluie et d'embruns, l’eau devient superflue.
Marcher parce que les autres marchent, 
rêver parce que les autres rêvent, 
espérer parce que les autres espèrent.

Suit le ruisseau, suit le fleuve, suit la mer.
Bloqué dans un méandre, 
broyé par une hélice, 
alourdi d'eau et de sel, 
s'enfonçant dans les flots, 
tombant, enfin doucement, 
enfin sans effort, 
pour reposer au fond, tout au fond, 
jusqu'à bientôt être couvert d'algues, et dissous.
Pendant que d'autres passent, surnagent et flottent jusqu'à la grève. 
Posés sur le sable. 
Séchant. Si légers. Non identifiés.
Un coup de pied te rejette, 
brindille obstinée qui sera là à nouveau demain. 
La mer obsède et intercède. 
Te prend et te pose, te reprend et te repose.
A moins que la herse ne mette ses dents sur toi au risque de te briser.
Ne t'amène dans un enclos. 
Fin du voyage, tu salissais la plage.
Tes os froids et gris jetteront un dernier éclat rouge un jour sans vent.

Mais il y a aussi la main.
Coups de pied, semelles qui brisent et renversent, 
mais la main.
La main tendue, la main que tu n'espérais plus, 
celle que tu n'oses croire, qui te prend et t'emmène, 
qui te débarrasse du sable, 
qui te laisse te remettre debout, 
qui t'invite au souvenir, qui accepte que tu existes, 
qui voit en toi et l'arbre et la route, et le froid et le chaud.
La main qui mesure toute l'usure de ta peau, 
qui te touche et perçoit un doigt de chaleur.
La main qui te repose en confiance.
Es-tu arrivé ? Peux-tu arriver toi qui es parti ?
Petit, qui peuple nos histoires.

Pascal Fruchon,
pour Anne Sarda et son petit peuple.

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